00:00 J'arrive à la prison de Banquette le soir.
00:06 Il fait nuit, on vous fait vous déshabiller, on muscule vos parties intimes, on vous donne
00:13 des habits qui sentent la mort et on vous emmène dans la cantine.
00:16 On s'est arrangé ce qui est imangeable, donc je ne mange pas, et on m'emmène dans
00:20 une cellule pour passer ma première nuit de prison.
00:22 Et là, le matin, à 6 heures, on ouvre les grilles et on vous laisse sortir au milieu
00:28 de la population générale, et c'est là où je me rends compte que c'est vrai, je
00:32 suis dans une prison thaïlandaise.
00:33 Tout est sale, tout est cassé, ça sent mauvais, il n'y a pas de toilette, c'est
00:40 une sorte de canalisation où vous pouvez faire vos besoins assis à côté d'autres,
00:45 avec une éponge, c'est un enfer.
00:48 Ma deuxième nuit a été pire que la première, parce que la première nuit, je ne savais
00:51 pas où j'étais, la deuxième, j'ai compris.
00:53 Combien de temps avez-vous passé en prison ?
00:55 J'ai passé 547 jours.
00:57 Ça fait bizarre de dire ce chiffre, normalement les gens vous disent un an et demi, je les
01:00 ai comptés, comme dans les films.
01:02 L'homme que vous venez d'entendre s'appelle Xavier Justo.
01:07 Il est Suisse, c'est un ancien banquier.
01:09 Et il a été au cœur d'un des plus grands scandales financiers du 21e siècle.
01:15 Ça aurait pu lui rapporter une fortune, des millions de dollars, mais autant vous
01:19 le dire tout de suite, cette opération lui a finalement coûté très cher.
01:24 On a retrouvé sa trace et pour la première fois, il a accepté de nous raconter cette
01:30 histoire devant un micro.
01:32 Je suis Marie-Maurice et vous écoutez Dangereux Millions, le podcast qui vous raconte comment
02:00 la Suisse est devenue la lessiveuse des escrocs du monde entier.
02:04 Bienvenue dans le monde feutré du crime financier, qui, dans cet épisode, le dernier de cette
02:10 saison, prend la forme d'un hold-up.
02:13 Un braquage sans armes, mais avec de vraies victimes.
02:17 On va vous raconter comment l'ancien premier ministre de la Malaisie et une bande d'hommes
02:22 d'affaires corrompus ont réussi à s'accaparer près de 2 milliards de dollars de fonds publics
02:28 qu'ils ont fini par dilapider dans des yachts, des appartements de luxe et même un film
02:33 avec Leonardo DiCaprio.
02:35 Dangereux Millions est un podcast co-produit par Swiss Info, le service d'information
02:41 en ligne de la Société Suisse de Radiodiffusion, un média public, et Europe 1 Studio avec
02:47 Gotham City.
02:48 Épisode 6, le casse du siècle.
02:51 Tout commence à Borneo, en Asie du Sud-Est.
03:00 Cette île, qui est la plus grande du monde, appartient à trois pays.
03:04 L'un d'eux, celui qui nous intéresse, c'est la Malaisie.
03:08 Il faut imaginer les forêts profondes du Sarawak, une vraie jungle.
03:13 C'est là qu'est née la journaliste Claire Brown.
03:16 Sa famille vivait dans ce qui était alors une colonie britannique.
03:20 Claire Brown est ensuite partie travailler en Grande-Bretagne.
03:23 Mais elle a toujours gardé un attachement très fort avec son pays de naissance.
03:28 Et le jour où il y a eu un reportage à faire à Borneo, eh bien, elle n'a pas hésité
03:32 à repartir.
03:33 Quand je suis partie en Malaisie, j'ai vu à quel point l'exploitation forestière
03:38 dont j'avais un peu entendu parler était dévastatrice.
03:41 Elle nous a raconté son histoire depuis Londres.
03:43 C'est là qu'elle vit désormais.
03:45 C'était une destruction sans limite de l'une des zones naturelles les plus importantes
03:53 pour notre planète.
03:54 J'ai aussi pu voir les effets sur les populations indigènes qui se faisaient piétiner.
04:00 Et surtout, j'ai réalisé très vite que tout ça, c'était lié à un gouvernement
04:06 corrompu et un financement illégal qui permettait cette exploitation forestière criminelle.
04:11 En 2010, Claire Brown lance un blog, le Sarawak Report, qui devient rapidement le média de
04:20 référence en Malaisie.
04:22 La source qu'il faut lire quand on s'intéresse au pays.
04:25 Et ses investigations finissent par avoir des conséquences.
04:29 Au bout de quatre ans, un premier dirigeant local est démis de ses fonctions pour corruption.
04:34 Claire Brown pense avoir gagné la partie.
04:37 Le problème, c'est qu'il n'est pas viré.
04:39 Au contraire, il est promu comme gouverneur cette fois.
04:43 Et cette promotion, c'est la décision d'un homme qui vient lui-même d'être élu premier
04:49 ministre.
04:50 Il s'appelle Najib Razak.
04:52 On va beaucoup en reparler.
04:54 Najib Razak vient d'une famille de politiciens puissants.
05:00 C'est un homme autoritaire, très libéral aussi.
05:02 Il veut favoriser avant tout la croissance économique pour son pays.
05:07 En Malaisie, dans ces années-là, il a aussi l'image d'un modernisateur.
05:11 Enfin, c'est un espoir.
05:14 Moi, j'avais espéré que Najib Razak ferait peut-être quelque chose pour lutter contre
05:21 la corruption qui est à l'origine de tant de dégâts sur l'environnement.
05:25 Mais je me suis vite rendue compte que ce n'était pas le cas.
05:28 Le chef du gouvernement malaisien ne semblait pas vouloir s'attaquer à la corruption.
05:37 Ou prendre en considération les articles et les reportages qu'on sortait.
05:42 Et puis, j'ai commencé à être la cible de menaces.
05:46 Beaucoup de menaces, très musclées.
05:49 Et qui arrivaient jusqu'ici, en Grande-Bretagne.
05:53 En 2014, la Malaisie lui interdit carrément d'entrer dans le pays.
05:58 Ce qui n'arrête pas Claire Brown.
06:00 La journaliste commence à fouiller dans d'autres placards du gouvernement malaisien.
06:07 Et elle se replonge notamment dans un vieux dossier oublié.
06:10 Quand il est arrivé au pouvoir quelques années plus tôt, le premier ministre Najib Razak
06:16 avait créé un fonds d'investissement.
06:18 Ce fonds, cette réserve d'argent public, était censé financer des projets de développement
06:24 pour la Malaisie et ses 30 millions d'habitants, notamment dans des régions rurales et défavorisées.
06:30 On parle là d'hôpitaux, de routes par exemple.
06:33 Et aussi pour aider à lutter contre l'exploitation illégale du bois, on y revient.
06:38 Le nom de ce fonds, c'est un acronyme pas très facile à prononcer.
06:42 1MDB ou OneMDB en anglais.
06:46 Pour Fonds public de développement numéro 1.
06:50 Ce fonds, il faut vous l'imaginer comme une gigantesque cagnotte de près de 2 milliards
06:56 de dollars.
06:57 Cet argent, la Malaisie l'a emprunté à de grandes banques internationales.
07:01 Mais le but du gouvernement malaisien, ce n'était pas de dépenser toute cette somme
07:07 immédiatement.
07:08 Les dirigeants de l'époque veulent construire une politique à long terme.
07:11 Alors, ils vont d'abord placer cet argent, en clair l'investir dans des entreprises
07:18 rentables partout dans le monde, puis ils vont utiliser les profits pour financer leurs
07:23 propres infrastructures dans le pays.
07:25 Comme ça, ils préservent leur magot initial qui continue de fructifier au fur et à mesure.
07:30 En tout cas, c'est ce qui est prévu au départ.
07:32 Quand Claire Brown commence à s'intéresser à ce fonds public que tout le monde avait
07:38 oublié, voilà ce qu'elle constate.
07:40 En presque 5 ans d'activité, cet argent n'a rien permis de construire.
07:46 Pas un hôpital, pas une route.
07:49 1MDB était censé être un fonds de développement.
07:56 Il devait être utilisé par le gouvernement d'Amalésie pour améliorer les conditions
08:01 de vie des habitants.
08:02 Mais il n'a jamais rendu compte de ces activités.
08:06 Et surtout, l'argent semblait s'évaporer dans la nature.
08:10 C'est ça qui m'intéressait plus précisément.
08:14 J'avais remarqué que l'un des projets dans lesquels des fonds avaient soi-disant été
08:18 investis se situait au Sarawak, où j'étais en reportage pour un sujet sur l'exploitation
08:22 forestière illégale.
08:24 Grâce à ces sources, Claire Brown identifie rapidement les personnes qui gèrent en coulisses
08:29 ce fonds de 2 milliards de dollars.
08:32 Parmi elles, on trouve un certain Joe Lowe.
08:36 Il faut vous imaginer un jeune homme rondouillard avec des petites lunettes.
08:42 Sa famille est originaire de Chine, mais il a fait ses études aux Etats-Unis.
08:46 Il a la trentaine et il est officiellement homme d'affaires en Malaisie.
08:51 Enfin, à cette époque-là, il mène sur tout grand train sans qu'on sache vraiment d'où
08:57 vient sa fortune.
08:58 Joe Lowe était une sorte de type très flamboyant qui s'était fait connaître en dépensant
09:06 d'énormes sommes d'argent partout dans le monde, à Las Vegas, à Hollywood, à Saint-Tropez,
09:13 vous savez sur ces yachts à travers les océans.
09:15 Donc j'ai commencé à m'intéresser à lui, mais je n'ai rien écrit.
09:22 J'attendais d'avoir quelque chose de précis pour publier un article.
09:30 En 2013, au cours de l'hiver 2013, on a soudain appris qu'il y avait un nouveau film en préparation.
09:38 Il avait l'air génial.
09:39 Ce film, c'est "Le loup de Wall Street".
09:43 Le personnage principal, qui est joué par Leonardo DiCaprio, raconte les excès de Wall
09:51 Street.
09:52 C'est l'histoire de jeunes hommes qui ont volé d'énormes quantités d'argent et les
09:56 ont ensuite dépensés de manière vulgaire et indécente.
09:59 Il y avait beaucoup de sexe et de drogue.
10:01 Quand il sort au cinéma, "Le loup de Wall Street" est effectivement un succès partout
10:09 dans le monde, y compris en Malaisie.
10:11 Et c'est un peu étrange quand on y pense, parce qu'en Malaisie, l'islam est la religion
10:16 d'Etat.
10:17 Les scènes de débauche des films occidentaux, d'habitude, elles ne passent pas pour les
10:21 autorités religieuses.
10:23 Tu veux que je te dise ? Maman en a plus qu'assez.
10:27 Elle est fatiguée de porter des petites culottes.
10:31 Ah oui ? Oui.
10:34 Alors regarde bien, papa, parce que tu vas avoir cette vue à longueur de temps dans
10:40 la maison.
10:41 Mais pour ce film-là, bizarrement, pas de censure.
10:44 Mieux ! L'épouse du Premier ministre, Najib Razak, se met à faire elle-même la
10:49 promo du "Loup de Wall Street".
10:51 C'est une femme forte, très influente.
10:54 Elle arrive à faire pression sur le ministre de l'Éducation pour que le film soit carrément
10:59 présenté dans les écoles malaisiennes, en utilisant le budget de l'Éducation nationale.
11:04 Pourquoi ? Officiellement, parce que ce film serait un très bon outil pour dénoncer la
11:10 cupidité des Occidentaux et les ravages de la drogue.
11:13 Vous pensez que la ficelle est un peu grosse ? Claire Brown aussi.
11:17 Ça a provoqué un scandale en Malaisie.
11:22 Du coup, j'ai commencé à enquêter sur ce film.
11:25 Et j'ai fait de nouvelles découvertes.
11:28 La clé de l'énigme se cache dans le générique du film.
11:33 Un de ses producteurs s'appelle Riza Aziz.
11:36 Et Riza Aziz n'est autre que le fils de la première dame, né d'un premier mariage.
11:43 C'est donc le beau-fils du premier ministre.
11:46 Riza Aziz s'est lancé dans le cinéma à tout juste 30 ans.
11:51 A l'époque, il n'a aucune expérience à Hollywood.
11:54 Mais du jour au lendemain, il fonde sa propre société de production, Red Granite.
11:59 Et pour commencer, il investit dans un projet de film avec Leonardo DiCaprio.
12:04 La classe !
12:05 Et ce n'est pas un petit investissement.
12:08 Pour le loup de Wall Street, Riza Aziz met sur la table 100 millions de dollars.
12:14 Le 12 janvier 2014, à deux jours d'avion des forêts de Borneo, du côté de Beverly
12:25 Hills, Leonardo DiCaprio monte sur la scène des Golden Globes.
12:30 C'est la cérémonie qui réunit tout le gratin du cinéma et de la télévision chaque
12:35 année, l'antichambre des Oscars.
12:38 Ce jour-là, il reçoit le prix du meilleur acteur pour Le loup de Wall Street.
12:49 Il remercie le réalisateur Martin Scorsese et tout de suite après, ses producteurs.
12:56 Il cite trois noms, Joey, Riz et Joe.
13:01 A l'époque, personne n'y prête attention, la séquence passe très vite.
13:05 Mais pour Claire Brown, c'est la révélation.
13:20 C'est là que ça fait titre.
13:24 Alors, qui sont Joey, Riz et Joe ?
13:29 Joey, c'est le producteur américain du film Joey McFarland.
13:33 Mais ce sont les deux autres qui nous intéressent.
13:35 Riz, c'est Riza Aziz, le beau-fils du premier ministre malaisien.
13:41 Et le dernier, Joe, c'est Jo Low, le mystérieux financier qui gère discrètement le fonds
13:47 1MDB.
13:48 C'est à ce moment-là que j'ai commencé à faire le lien entre les deux histoires.
13:52 Entre les milliards disparus du fonds 1MDB d'un côté et l'investissement à 100 millions
14:04 de dollars pour le beau-fils du premier ministre de Malaisie dans un film de l'autre.
14:08 J'ai donc commencé à écrire des articles et en l'espace de quelques jours, j'ai reçu
14:15 des lettres juridiques très virulentes de la part d'avocats américains.
14:19 Je me suis dit, j'ai dû toucher une corde sensible, je devrais continuer à creuser.
14:25 Du coup, à partir de là, chaque fois que je voyais un Malaisien, n'importe qui, pour
14:31 n'importe quel reportage, je lui demandais « est-ce que vous avez des informations sur
14:36 1MDB ? » Et ça a fini par payer.
14:38 Un homme qui était proche de l'opposition en Malaisie m'a dit « oui, il se trouve
14:43 que je viens de recevoir un document fascinant ». Ce document avait été envoyé par quelqu'un
14:48 qui disait pouvoir fournir des informations de première main sur une société financière
14:52 liée à 1MDB.
14:54 Ses gestionnaires étaient basés en Suisse.
14:57 Cette société s'appelait Petro-Saudi.
15:01 Claire Brown poursuit son tour du monde pour percer le secret du fonds 1MDB, direction
15:08 donc Genève.
15:09 Et c'est là qu'on retrouve la trace du personnage dont on a entendu la voix tout
15:13 au début de notre histoire, Xavier Justo.
15:16 Je suis un pur produit du système bancaire suisse des années 80.
15:21 Je suis un fils d'immigré espagnol.
15:23 J'ai fait une école de commerce que j'ai finie à 21 ans.
15:27 Et après ça, comme beaucoup de gens, je ne savais pas trop quoi faire.
15:30 Et le milieu de la banque était une opportunité assez facile à l'époque.
15:35 Dans les années qui suivent, Xavier Justo passe en fait de banque en banque.
15:39 Puis il crée sa propre société de gestion de fortune.
15:42 Et en 2000, il fait la connaissance d'un jeune Saoudien installé en Suisse.
15:47 Lui s'appelle Tarek Obed.
15:49 Il a fait ses études dans une école privée très sélecte à Genève et il a des connexions
15:54 avec la famille royale en Arabie Saoudite.
15:57 Bref, il évolue dans un monde où l'argent coule sans limite.
16:00 Et à l'époque, il veut faire ses preuves.
16:03 Tarek Obed a alors 25 ans.
16:06 Xavier Justo en a 33.
16:08 Ils deviennent meilleurs amis.
16:09 Ils font la fête ensemble, puis ils parlent affaire.
16:12 Cinq ans plus tard, Tarek Obed crée sa propre société à Genève.
16:17 C'est Petro Saoudi.
16:19 Le but ?
16:20 Faire des affaires dans les champs pétroliers.
16:22 Quand tu entends le nom Petro Saoudi, ça fait penser à une société qui serait apparentée
16:28 ou affiliée à l'Arabie Saoudite.
16:30 Mais en fait, le seul lien qu'elle avait avec l'Arabie Saoudite, c'était donc monsieur Baïd.
16:34 Xavier Justo occupe le poste de directeur chez Petro Saoudi de 2005 à 2009.
16:40 Mais les affaires ne décollent pas.
16:42 Pour lui, ce n'est pas un poste à temps plein.
16:45 Tarek Obed et ses amis passent surtout leur temps à faire la fête dans les boîtes de nuit de Genève.
16:51 Petro Saoudi ne possède rien.
16:53 L'entreprise compte à peine trois employés
16:56 et loue une boîte aux lettres à l'adresse de la société de Xavier Justo.
17:00 Le banquier suisse finit par se lasser.
17:03 Il a la quarantaine et il part ouvrir un hôtel en Thaïlande pour changer de vie.
17:08 Mais quelques mois après, il reçoit un coup de fil de son copain Tarek Obed,
17:13 qui a une étrange demande à lui faire.
17:16 Monsieur Baïd me dit si je connais quelqu'un qui pourrait évaluer la société Petro Saoudi
17:22 pour environ deux milliards de dollars.
17:24 Donc la conversation a tourné très court parce que je lui dis non seulement je ne connais personne,
17:30 mais en plus je ne vois pas comment une société sans actifs pourrait être évaluée à deux milliards de dollars.
17:35 À l'époque en tout cas, Xavier Justo le dit comme ça.
17:38 Il ne s'est pas posé plus de questions.
17:40 Mais ce qu'il aurait fallu se demander,
17:42 c'est pourquoi Tarek Obed voulait faire surevaluer sa société Petro Saoudi ?
17:48 Et pourquoi voulait-il qu'elle pèse précisément deux milliards de dollars ?
17:53 Pour commettre un des plus grands vols de l'histoire, tout simplement.
17:58 Et voilà comment c'est possible.
18:00 En Malaisie, le premier ministre Najib Razak a donc mis la main sur les deux milliards de dollars que son pays a empruntés.
18:08 Il en a le contrôle, il peut faire ce qu'il veut avec ce magot,
18:11 mais il a besoin que tout semble propre en apparence.
18:14 Donc il confie son trésor au mystérieux financier Joe Lowe, à qui tout semble réussir.
18:20 Sa mission ? Faire croire que l'argent de la Malaisie est réellement investi dans de vrais projets,
18:27 qui vont finir par apporter gros.
18:29 Et pour ça, croit de mieux que le pétrole.
18:32 Joe Lowe fait donc lui aussi appel à un ami.
18:36 Tarek Obed et sa société qui sent bon l'or noir.
18:39 Petro Saoudi promet d'investir l'argent malaisien dans des puits de pétrole et le deal est signé.
18:46 C'est le jackpot.
18:48 1,8 milliard de dollars sont virés dans plusieurs banques suisses,
18:53 sur des comptes contrôlés par Joe Lowe, Tarek Obed et leurs amis.
18:57 À Londres où ils vivent désormais, c'est la fête.
19:00 Et plus on est fou, plus on rit.
19:02 Tarek Obed invite donc son ami Xavier Justo à le rejoindre.
19:06 Adieu la vie au soleil, le Suisse accepte cette offre et il revient travailler pour Petro Saoudi,
19:12 au moment où la société se trouve donc d'un seul coup à la tête d'une énorme fortune.
19:18 Officiellement, il faut l'investir dans des projets pétroliers.
19:21 Mais ce qui va se passer à Londres n'a rien à voir avec du forage en haute mer.
19:27 On dit toujours que l'argent rend fou.
19:29 Moi je l'ai vécu de près.
19:31 Tarek a reçu beaucoup d'argent.
19:32 Il s'est acheté un appartement à 10 millions à Londres,
19:35 des factures d'un restaurant insensé,
19:38 des bouteilles de 20, 10 ou 20 000 livres sterling, c'était la routine pour lui.
19:43 Donc cet afflux d'argent a permis d'accéder à la réalisation de tous ses vices et de tous ses fantasmes.
19:49 Je ne sortais pas avec eux la nuit,
19:51 mais à la fin ça ressemblait plus au film Scarface qu'à la gestion d'une entreprise pétrolière.
19:56 Sur les 12 mois de ma présence à Londres, j'ai été payé 5 mois.
20:05 Les promesses de Tarek c'était toujours "ouais je m'en occupe, j'ai réglé tout ça".
20:09 De nouveau je l'ai dit, c'était mon meilleur ami à l'époque et je ne suis pas fondamentalement un homme d'argent,
20:13 même si comme tout le monde j'aime l'argent.
20:15 La situation s'est très vite envenimée avec Tarek.
20:18 Donc on s'est disputé et j'ai démissionné début avril 2011 et je suis parti.
20:24 Xavier Justo retourne vivre en Asie.
20:26 Mais vous l'avez compris, la brouille entre les deux amis est aussi une brouille d'argent.
20:31 Selon Xavier Justo, Tarek Obed lui aurait promis une indemnité de départ de plusieurs millions de dollars.
20:38 La somme ne lui aurait été versée qu'en partie.
20:41 Difficile d'y voir très clair ici.
20:43 Ce qui est sûr, c'est que le Suisse part en mauvais terme.
20:47 Et dans ses valises, il emporte avec lui une copie intégrale des serveurs informatiques de Petro Saoudi.
20:54 Des bribes de ces informations parviennent à des représentants de l'opposition malaisienne,
21:00 des adversaires du Premier ministre Najib Razak.
21:03 Et c'est comme ça, de source en source,
21:06 que le nom de Xavier Justo finit par arriver aux oreilles de la journaliste Claire Brown.
21:11 Quelques mois avant la naissance de mon fils,
21:14 je suis contacté par téléphone par une journaliste qui se présente comme étant Claire Brown,
21:19 qui me dit "j'ai entendu votre nom, je pense qu'il serait bien qu'on puisse se rencontrer".
21:25 Je lui ai dit "écoutez, moi je vis en Thaïlande, si vous voulez passer un jour par ici, je suis prêt à vous rencontrer".
21:30 Chose qui s'est faite quelques semaines après, elle est venue à Bangkok.
21:33 Je me souviens plus l'heure du rendez-vous, mais on avait rendez-vous à 10h.
21:37 Moi je me suis dit "je vais venir 20 minutes avant pour être sûr que non plus c'est pas un piège".
21:41 Mais elle était déjà arrivée 20 minutes avant mes 20 minutes, donc les deux on se méfiaient.
21:46 J'étais très nerveuse.
21:50 On m'avait laissé entendre que j'allais rencontrer une sorte de gang mafieux.
21:57 Mais en fait, quand je suis arrivée à Bangkok, j'ai rencontré Xavier Justo.
22:06 Il ne m'a pas révélé tout de suite sa vraie identité.
22:10 Ce n'est que plus tard que j'ai su qui il était, qu'il avait travaillé pour Petro-Saudi,
22:18 qu'il était ami avec Tariq Obed et qu'il connaissait tous les secrets.
22:26 Puis au fil des mois et de nos rencontres,
22:33 j'ai réussi à mettre la main sur la base de données que Xavier Justo avait emporté avant de partir.
22:38 Je donne les dossiers à Claire au mois de février.
22:42 Les premiers articles de Claire sortent, je crois, fin février, début mars.
22:46 Moi, je suis sur ma petite île de Koh Samui.
22:49 J'ai la construction d'hôtels qui suit son cours.
22:52 On arrive sur la date du 20 juin.
22:54 J'attends une visite de l'immigration pour renouveler mon permis de travail.
22:58 Je me penche par la fenêtre et là, je vois presque une dizaine de voitures
23:02 et je vois une vingtaine de personnes qui montent la petite rampe
23:05 qui mène à une autre maison, à un autre hôtel.
23:08 Et ma première réaction, c'est de me dire,
23:09 "Les militaires, ils prennent les permis de travail vraiment au sérieux, maintenant."
23:14 Et en une demi-seconde, je ne sais pas comment ça s'est passé,
23:18 je me retrouve menotté, les mains en arrière.
23:21 Xavier Justo est arrêté.
23:23 Motif, Petro Saoudi a porté plainte contre lui pour tentative de chantage.
23:29 Il est transféré à Bangkok.
23:31 On sort de l'aéroport, il y a environ une dizaine de vannes qui nous attendent.
23:36 Ils me font rentrer dans un van.
23:37 Je suis entouré de quatre membres des forces spéciales de la police de Thaïlande,
23:41 armés comme pour un assaut, ils ont des fusils d'assaut, des grenades à main, des casques.
23:46 Et à ce moment-là, je me dis toujours, on attend quelqu'un d'autre pour le convoi.
23:49 Ils ont peut-être arrêté le Ben Laden local, un pédophile notoire, j'en sais rien.
23:53 Je me dis que ce n'est pas possible qu'il y ait autant de forces armées pour moi.
23:58 Mais non, je me trompe.
23:59 Donc on traverse Bangkok à 200 à l'heure, ils bloguent les carrefours, comme dans un film.
24:05 Xavier Justo est incarcéré.
24:07 Les deux premiers jours, j'ai sincèrement envie de mourir.
24:10 Sans nouvelles, sans rien, je n'ai pas de visite.
24:13 Je suis un peu terrifié, je suis même très terrifié.
24:15 C'était juste inenvisageable de pouvoir passer 9 à 10 ans dans ces conditions-là.
24:19 Et de là, ils ont suivi quelques semaines où j'ai dû faire des confessions.
24:23 J'ai dû confesser ce que m'ont demandé de confesser.
24:27 En résumé, c'était que j'avais volé les données de Petro Saoudi,
24:31 que je travaillais avec Claire Brown pour renverser le gouvernement de Najib Razak
24:35 et que j'étais en contact avec l'opposition malaisienne.
24:38 Pendant ce temps, Claire Brown se démène.
24:41 Elle sait que sa source croupit dans une prison de Bangkok.
24:45 Depuis Londres, elle continue de publier des articles pour dénoncer le scandale.
24:50 Mais son blog n'est pas assez puissant.
24:54 Elle décide alors de partager ses scoops avec les plus grands journaux de la planète,
24:59 en espérant que ces révélations auront enfin un impact.
25:02 J'ai contacté le Times de Londres et c'est le Sunday Times
25:06 qui a fini par publier une partie de mon histoire.
25:09 Mais six grands cabinets d'avocats ont réussi à les faire taire
25:11 et ils n'ont plus jamais retravaillé sur cette affaire.
25:14 En désespoir de cause, elle contacte la police.
25:17 Elle espère qu'une enquête internationale va être lancée à Londres ou en Suisse.
25:22 Mais rien ne se passe.
25:25 En fin de compte, pour être honnête, j'ai dû appeler le FBI.
25:28 Oui, c'est ce que j'ai fait.
25:31 Et en réalité, si le FBI ne s'était pas saisi de cette affaire,
25:34 je pense que Xavier Justo serait toujours en prison
25:37 et que j'aurais probablement été poursuivi en justice.
25:39 Le FBI m'a demandé de mettre par écrit ce que je savais
25:42 parce qu'ils avaient besoin de mon écriture.
25:44 Donc j'ai écrit sur un cahier dans les toilettes
25:47 parce que c'était le seul endroit où les caméras n'avaient pas accès.
25:49 Donc j'ai écrit plusieurs lettres manuscrites,
25:52 quelques-unes ont été publiées,
25:53 où je leur raconte ma connaissance de pétro-saoudite.
25:57 Fin 2015, le Wall Street Journal annonce que le FBI a ouvert une enquête
26:02 sur la base des articles de Claire Brown.
26:05 Quelques mois plus tard, les autorités américaines lancent une procédure judiciaire
26:09 pour confisquer l'argent malaisien détourné par le financier Jho Low
26:13 et son ami Tarek Obed.
26:15 C'est la fin pour Pétro-Saoudi.
26:19 En tant que journaliste, vous ne pouvez pas frapper à n'importe quelle porte
26:24 comme les autorités peuvent le faire.
26:29 Mais vous avez parfois une source,
26:30 quelqu'un qui enfreint la loi pour venir vous donner une information.
26:34 C'est ce qui s'est passé ici.
26:36 Les premières informations que Xavier Justo m'a communiquées
26:40 ont été absolument cruciales.
26:43 Sans ça, je pense que les autorités auraient continué
26:45 pour toujours à faire la sourde oreille.
26:47 Ça prend un peu de temps, mais effectivement,
26:51 comme j'avais déjà fait une bonne partie de ma sentence qui avait une amnistie,
26:54 je suis libéré le 20 décembre 2016.
26:57 Je suis escorté par un officiel de l'ambassadrice des services de sécurité.
27:02 Les mêmes forces spéciales qui m'ont emmené en prison
27:04 me raccompagnent à l'aéroport cette fois-ci pour me protéger.
27:07 C'est mon premier moment de liberté,
27:08 c'est pas que j'aime en parler, mais c'est un souvenir qui est tellement fort.
27:12 Après 547 jours de saleté, d'horreur,
27:15 j'arrive à l'aéroport comme homme libre.
27:18 Un aéroport, ça sent bon, il y a la clim, il y a des parfums,
27:21 il y a des gens bien habillés.
27:23 Donc voilà, j'embarque, finalement, je passe par Zurich,
27:27 je survole notre lac Léman, et voilà.
27:30 Je fais une petite pause parce que c'est des moments où
27:35 ça me...
27:37 ça me touche toujours.
27:38 Suite au scandale 1MDB,
27:41 le Premier ministre Najib Razak perd les élections en 2018.
27:45 Pour la première fois, le parti historique
27:48 qui était au pouvoir depuis l'indépendance du pays est délogé.
27:52 Deux jours après sa défaite,
27:54 la demeure où il réside avec son épouse est perquisitionnée.
27:58 La police malaisienne y retrouve pour près de 300 millions de dollars
28:02 de bijoux, de diamants et de sacs à main de luxe.
28:06 Des cadeaux du financier Jho Low.
28:10 Pour Xavier Justo, le retour en Suisse a été difficile.
28:14 Les autorités albétiques ont ouvert une enquête contre lui
28:17 pour espionnage industriel
28:19 parce qu'il avait donné les informations de Petro Saoudi
28:22 à la journaliste Claire Brown.
28:24 Cette enquête est toujours ouverte.
28:26 Il est parti s'installer à l'étranger avec femme et enfants,
28:29 cette fois en Espagne.
28:31 En avril 2023, alors que nous étions en train de terminer ce podcast,
28:36 la justice suisse a finalement inculpé le patron de Petro Saoudi, Tarek Obed.
28:41 Il est accusé de détournement de fonds et de blanchiment.
28:45 Mais l'horloge tourne.
28:46 Il y a un délai de prescription qui s'approche à grands pas,
28:50 avec le risque qu'il ne soit jamais jugé ni condamné.
28:54 Nous avons contacté les avocats de Petro Saoudi.
28:57 Ils n'ont pas souhaité faire de commentaire.
28:59 En Malaisie, Najib Razak a fini par être condamné à 12 ans de prison
29:04 pour le détournement des fonds de 1MDB.
29:07 Le pays continue aujourd'hui encore de rembourser cette dette.
29:11 Le financier Jho Low, lui, est parvenu à s'enfuir.
29:14 Il serait caché en Chine où il aurait gardé une partie du trésor volé.
29:19 Sur les 1,8 milliard détournés via des banques suisses,
29:23 seulement 200 millions ont été retrouvés par les enquêteurs helvétiques.
29:28 Claire Brown travaille toujours comme journaliste à Londres,
29:32 où elle continue de publier des articles sur son blog.
29:35 Quant à Leonardo DiCaprio, il a été interrogé par le FBI,
29:39 mais il n'a pas été inquiété.
29:41 Il dit qu'il ignorait d'où venait l'argent de son ami Jho Low.
29:45 L'acteur a touché 25 millions de dollars pour son rôle dans le loup de Wall Street.
29:51 Vous venez d'écouter Dangereux Millions, un podcast coproduit par Swiss Info,
29:56 le service d'information en ligne de la Société Suisse de Radiodiffusion,
30:00 un média public, et Europe 1 Studio, avec Gotham City.
30:05 Réalisation et composition des musiques originales, Julien Tharaud.
30:09 Direction, Jho Fay. Direction Europe 1 Studio, Fanny Rascal.
30:14 Conseil éditorial, Suzanne Rébert.
30:17 Relecture, Virginie Mangin. Illustration, Kai Reusser.
30:22 Pour le dernier épisode de cette saison, nous voulons aussi remercier
30:26 Adèle Imbert, Sébastien Guidis, pour la promotion côté Swiss Info,
30:31 Shin Chang et Carlo Pisani, pour la promotion et la diffusion côté Europe 1 Studio,
30:37 Kelly De Croix et Héloïse Bertil, Recherche et Archives Swiss Info,
30:42 Caroline Neger, Recherche et Archives Europe 1, Laetitia Casanova,
30:47 Benoit Muchensturm et Sylvaine Denis, avec les voix pour les doublages de
30:52 Sébastien Guyot, Marc-André Miseré, Caroline Baudry et Mathieu Bock.
30:57 Si vous avez aimé Dangereux Millions, dites-le sur les réseaux sociaux.
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31:05 façon de nous soutenir.
31:08 [SILENCE]
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